Le mot de Marion Maréchal, directrice générale de l'ISSEP

Les défis de l’éducation à l’heure de l’économie de l’attention

Les défis de l’éducation à l’heure de l’économie de l’attention

LE MOT DE MARION MARÉCHAL

 

Il est assez commun de constater et de dénoncer la baisse globale de la culture générale, la chute du temps consacré à la lecture ou encore la régression massive du niveau en orthographe. Il est moins commun d’entendre dire que nous humains, occidentaux en particulier, sommes littéralement en train de devenir stupides. Et pourtant, c’est ce que commencent à prouver de nombreuses études sur les conséquences de l’exposition prolongée aux écrans et aux réseaux sociaux.

Tout le monde connaît cette anecdote du poisson rouge dont la mémoire ne dépasserait pas le temps nécessaire pour faire le tour du bocal. Plus exactement, la durée moyenne d’attention du poisson rouge est de 8 secondes. 8 secondes qui font de ce poisson l’une des créatures les plus mal placées sur l’échelle de l’intelligence du monde animal.

Une autre espèce va bientôt le rejoindre dans le classement: le millenials, cet individu issu de la génération née autour des années 2000 avec un écran dans les mains. De récentes études révèlent que le temps d’attention de ces millénials est en moyenne de 9 secondes, soit une seconde de plus que le poisson rouge. Au-delà, le cerveau se détourne de son sujet et s’échappe vers d’autres stimulations. Cette donnée terrifiante est la base de réflexion de Robert Patino dans son ouvrage La civilisation du Poisson rouge.

Cette incapacité moderne à tenir un tant soit peu sa concentration va de pair avec la mise en place d’une nouvelle forme de capitalisme numérique : le marché de l’attention ou économie de l’attention. Les géants du net, les fameux GAFAM (Google, Appel, Facebook, Amazon Microsoft) utilisent de nombreuses techniques pour capter « le temps de cerveau disponible » (selon la désormais célèbre formule de l’ancien patron de TF1) indispensable à la survie de leur modèle économique construit sur la publicité. Une nouvelle discipline est ainsi apparue au cœur de la Silicone valley : la captologie, qui mêle l’utilisation des neurosciences, des outils graphiques et des données personnelles pour capter l’attention et pousser l’utilisateur à passer un maximum de temps sur son écran. C’est ainsi qu’il est instinctivement entrainé à répondre aux multiples sollicitations numériques quand bien même il n’en aurait pas le désir.

Plus les connaissances sur le fonctionnement cérébral s’affineront, plus notre libre-arbitre sera menacé tant il deviendra physiquement et psychiquement difficile de résister à ces sollicitations. D’ores et déjà, ces outils nous instrumentalisent davantage que nous ne les maitrisons.

Il est aujourd’hui avéré qu’une exposition de plus de 30 minutes par jour aux écrans altère la santé mentale. Ce seuil de précaution est déjà très largement dépassé en France puisque qu’un adulte passe environ 5h07 par jour devant un écran. Selon Michel Desmurget, docteur en neuroscience et auteur de La fabrique du crétin digital, les dangers des écrans pour nos enfants : « Dès deux ans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque trois heures d’écran. Entre 8 et 12 ans, ils passent près de 4h45. Entre 13 et 18 ans, ils frôlent les 6h45. En cumul annuel, ces usages représentent autour de 1000 heures pour un élève de maternelle (soit davantage que le volume horaire d’une année scolaire), 1700 heures pour un élève du cours moyen (deux années scolaires) et 2400 heures pour un élève du secondaire (2,5 années scolaires). »

Toutes ces heures passées sur les écrans amputent évidemment les moments consacrés à d’autres activités indispensables au bon fonctionnement et développement du cerveau comme jouer, discuter, étudier ou dormir. Même l’ennui est incontournable pour stimuler son imagination.

Plusieurs symptômes se sont multipliés avec l’omniprésence des écrans comme la baisse des capacités cognitives (les générations nées après 2000 sont les premières dont le QI sera inférieur aux précédentes), l’augmentation de l’anxiété, les troubles relationnels, les troubles du sommeil, la myopie jusqu’à développer l’apparition de véritables pathologies addictives.
Certains hôpitaux ont dû ouvrir des services spécialisés pour accueillir de très jeunes enfants accrocs aux écrans ayant développé des symptômes proches de l’autisme et nécessitant une véritable désintoxication.

Quelle irresponsabilité, dans ces conditions, de voir ainsi fleurir les écrans dans les salles de classe alors que l’école devrait précisément être un sanctuaire pour le cerveau des enfants déjà largement éprouvé par cette surexposition numérique. Rappelons que les enfants qui passent deux heures par jour devant la télévision à l’école primaire ont deux fois plus de risques de sortir du système scolaire sans diplôme.
Certains concepteurs des GAFAM l’ont bien compris et, particulièrement au fait du danger potentiel de ces technologies, inscrivent leurs enfants dans des no-tech schools (écoles sans écrans) pour les protéger.

Le cerveau est un organe souple dont les connections neuronales se façonnent en fonction de notre mode de vie.
Avec l’évolution de l’intelligence artificielle, le cerveau humain va être de plus en plus secondé voire remplacé par des outils souvent plus performants que lui. Combien de personnes continuent de calculer de tête alors que la calculette est à disposition sur le téléphone ? Pourquoi mémoriser des informations alors que tout est si rapidement disponible sur le net ? Le cerveau est fainéant, une étude menée aux Etats-Unis a conclu que vous mémorisez moins efficacement une image si vous la prenez également en photo. Quand le cerveau a la possibilité de se reposer sur la technologie, il est moins enclin à faire un effort.

Aujourd’hui mais encore davantage demain, utiliser certaines de nos capacités cognitives ne relèvera plus du besoin mais deviendra un véritable choix.

Les éducateurs et enseignants ont un rôle majeur pour armer mentalement les générations à venir et ainsi préserver leur intelligence. Les élèves et étudiants doivent apprendre à trier et à comprendre les informations, à lire des textes longs et exigeants, à exercer leur mémoire, y compris par cœur, à pratiquer l’écriture manuscrite, à réguler la place du numérique. Et enfin à s’ouvrir l’esprit à tous les points de vue quand les réseaux sociaux les enferment dans un couloir idéologique par des publications sélectionnées en fonction de leurs « likes » et de leurs centres d’intérêt.

Telle sera la condition pour former des hommes et femmes qui ne soient pas des consommateurs frénétiques, les esclaves des campagnes marketing ou des citoyens manipulés. C’est aussi notre ambition à l’ISSEP.

 

Marion MARÉCHAL,
Directrice générale de l’ISSEP

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